POWYS (J. C.)


POWYS (J. C.)
POWYS (J. C.)

Powys est une des figures les plus fortes de la littérature contemporaine. Si Miller et Dreiser le considèrent comme un génie, d’autres sont plus impressionnés par le gigantisme de ses romans et par la complexité d’une nature travaillée d’angoisses obsessionnelles que par son talent. En fait, l’étrange personnalité névrotique de Powys et son œuvre, où il ne cesse de se projeter, sont trop étroitement mêlées pour qu’il soit possible de les dissocier. Grâce à la croyance profonde de Powys en toutes sortes d’exutoires par lesquels combattre le Mal (fétichisme, rites, magie personnelle, détachement volontaire de la souffrance, contemplation extatique), il a élaboré un système où la sagesse la plus réaliste voisine avec une vision baignée de préhistoire et de cosmogonie. L’alliance entre le bas et le haut, le lyrisme et le détail sordide ou insolite, l’humour iconoclaste et la rêverie cosmique, donne à ses romans leur ton si particulier, qui évoque alternativement les sœurs Brontë, Swift, Blake ou Joyce, sans qu’il soit possible de le confondre avec celui d’aucun autre écrivain.

Poète, critique, conférencier, essayiste et enfin romancier (après la quarantaine), Powys n’a jamais voulu se laisser enfermer dans aucune forme; tout chez lui s’imbrique et se complète dans une géniale perception de l’originalité chaotique de l’être.

Protée et ses métamorphoses

Le thème central des métamorphoses se développe au fur et à mesure de l’œuvre. Dès les premiers romans se débat un anti-héros, qui est, par bien des traits, le reflet de John Cowper Powys lui-même: hésitation devant l’action, nostalgie d’une mort ou d’un sommeil évitant la douloureuse connaissance de soi, choix du suicide contre le mariage et la procréation, qui impliquent la coupure d’avec un milieu familial trop aimé. Powys suggère alors que l’unique solution pour ne pas être à la merci de ces puissants qu’incarnent les «seigneurs de la vie», les riches, les hommes virils et castrateurs, les psychiatres et les vivisecteurs, ou Dieu lui-même en tant que cruelle Cause première, est de savoir émigrer en d’autres sphères, «subhumaines» ou «surhumaines», grâce auxquelles s’évader du présent.

L’écrivain fait surgir un monde de rêve intérieur plus puissant que tout réel, et exprime une empathie si grande pour le minéral, le végétal, l’animal que le héros, loin d’être confiné là où une fatalité le poursuit, se trouve déjà libéré, dissocié, scindé, multiplié, hors d’atteinte, protégé par ses diverses incarnations. C’est ce qu’affirme le premier roman de Powys, maladroit peut-être, mais révélateur, Bois et Pierre (Wood and Stone , 1915), où le paria Quincunx perdure envers et contre tous. Les deux romans qui suivent, par leur description du joug des instincts de mort, laissent prévoir la nécessité pour l’anti-héros de transmuer l’autodestruction en pouvoir créateur. Rodmoor (1916), peut-être le plus sombre de ces romans, dans lequel meurent trois personnages, est hanté par l’océan, dont l’eau maléfique prend une importance d’autant plus grande qu’elle dévoile l’identification des fils à une mère à la fois masochiste et dévoratrice. Dans Givre et Sang (Ducdame , 1925), le protagoniste s’identifie au givre, à la neige, aux brumes cimmériennes au point de se sentir détaché de tout amour et de pouvoir se réfugier dans une solitude mortelle qu’aucune femme ne parvient à peupler ni à vaincre. Mais c’est avec Wolf Solent (1929) que ce désir de fuite prend sa dimension véritable, sa puissance créatrice. Ici, le «double» de John Cowper s’invente une mythologie personnelle, grâce à laquelle il cesse d’être embourbé dans la futile obsession du Bien et du Mal; mythologie fluide à l’apparence végétale, avec laquelle il communique par le seul truchement de sa volonté. Cette plongée salvatrice n’est donc pas uniquement due à des réminiscences fortuites comme chez Proust, mais à une volonté soigneusement dressée à saisir un bonheur acquis malgré la présence destructrice des autres. A Glastonbury Romance (1932) et Les Sables de la mer (Weymouth Sands , 1934) sont des romans cosmiques dont la construction n’est plus linéaire comme celle des romans précédents (linéarité qui porte en elle le danger des échecs, des drames, de la mort), mais permet au contraire une féconde dispersion à travers plusieurs porte-parole, plusieurs intrigues d’égale importance, où s’affirment de plus en plus la primauté des éléments et la propension de Powys à se couler en personnages complémentaires, depuis le fils impuissant des Sables de la mer jusqu’à Geard, le magicien mystique et charnel dans A Glastonbury Romance. Mais les deux œuvres qui révèlent le mieux la capacité de s’abstraire grâce au rêve, aux fantasmes, aux plantes, aux objets, sont sans doute Autobiography (1934) et le roman Camp retranché (Maiden Castle , 1936). Dans ce dernier livre, l’anti-héros, Dud No-man, refuse la virilité pour être vieillard, homme-enfant, bouton de fleur, toujours fasciné par une régression, qu’il juge créatrice, vers l’époque prénatale, où rien n’est exigé mais où tout est reçu. L’extraordinaire document qu’est l’Autobiographie , roman par excellence puisque roman du moi powysien, est moins une confession minutieuse comme celles d’un Rousseau qu’une prodigieuse reconstruction de l’être, le récit du périple accompli par l’écrivain pour annuler ses premières blessures dans une lente montée qui fait de l’enfant fragile un démiurge. «Je suis, au fond, trois êtres en un, telle une triade galloise! Je suis Polichinelle, je suis Protée et je suis une vieille demoiselle tatillonne, et mon âme peut changer de peau aussi facilement qu’un serpent», dira Powys au début de l’Autobiographie . Et il l’achève sur un cri de victoire, car sa personnalité a su se «couler comme l’eau et se pétrifier comme une pierre», elle a su «se perdre dans la continuité des générations humaines» grâce à des procédés magiques: «Il m’a fallu un demi-siècle simplement pour apprendre quelles armes je dois prendre et quelles armes je dois rendre pour commencer à vivre ma vie.» Le dernier cycle de l’œuvre de Powys, entièrement composé au pays de Galles, transpose la lutte entre opprimés et oppresseurs sur un plan où tout est magnifié: ce ne sont que combats entre géants et demi-dieux, se profilant sur des paysages grandioses de visionnaire, épopées où dominent des figures aux pouvoirs magiques, tels l’enchanteur Merlin et le barde Taliessin.

D’Œdipe à Dionysos

Né à Shirley (Derbyshire) d’un pasteur protestant, qui le marque fortement par son rigide manichéisme, et d’une mère masochiste et rêveuse, descendante des poètes Cowper et Donne, John Cowper emprunte à son père sa prodigieuse vitalité, qu’il refuse de mettre au service du réel (le pasteur, fortement inséré dans la vie, fut le fondateur d’une famille de onze enfants) pour célébrer l’imaginaire: la fécondité paternelle est transposée par Powys sur le plan de la création par l’abondance de ses œuvres et de sa correspondance. Après un mariage dont le bonheur fut médiocre, John Cowper quitte son Dorset natal pour un volontaire exil en Amérique, dont il sillonne presque tous les États comme conférencier. Ces improvisations furent célèbres par «l’analyse dithyrambique» que Powys y pratiquait, devenant à tel point l’auteur dont il parlait qu’il le mimait comme un acteur: Rabelais, Strindberg, Dostoïevski surtout furent le sujet de ces conférences «jouées», à l’origine des essais critiques publiés plus tard. La fin de sa vie s’écoula sereinement au pays de Galles, la culture celte étant devenue la principale source de son inspiration, comme il le confirme dans son important essai Obstinate Cymric (1947). Il mourut à Blaenau, Merioneth (North Wales).

La famille Powys compte aussi deux autres écrivains de renom: Theodore Francis Powys (1876-1953) et Llewelyn Powys (1884-1939), le frère préféré de John Cowper. Cette amitié pour un frère plus jeune (cf. Confessions de deux frères , Paris, 1992), demeuré radieux malgré la précoce atteinte de la tuberculose, inspira à Powys un de ses thèmes majeurs, la fidélité fraternelle, auquel il faut ajouter celui de la sylphide, image féminine chaste, charmeuse, asexuée, symbolique du bonheur inaccessible. À cette douce jeune fille, pure, légèrement ironique, mais blessée et provoquant la pitié, s’oppose toute une galerie de vierges redoutables et androgynes, de femmes inoubliables, âgées et dominatrices, voyantes, sorcières, mères, veuves, qui évoquent le monde secret cher à Faust et les violentes figures féminines d’Euripide. Aussi bien la trajectoire qu’offre cette œuvre étonnante pourrait-elle s’intituler «d’Œdipe à Dionysos» – de l’enfant aveuglé par son impuissance, ses penchants parfois incestueux et meurtriers, déchiré entre le sadisme et le masochisme, au dieu grec mutilé mais triomphant, dont le sang versé permet de célébrer la conversion des douleurs stériles en douleurs fécondes, des manques dominés en connaissance souveraine.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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